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Concours externe de CPE, session de 2008 Epreuve de dissertation Indications de correction à l’usage des membres du jury L’auteur et l’ouvrage Le sujet portait cette année sur une citation d’un texte, figurant à la bibliographie, de l’historien et philosophe Marcel Gauchet. Plus précisément, la citation était extraite d’un article paru en 1985, « L’école à l’école d’elle-même », republié en 2002 dans un recueil de textes édité sous le titre générique de La démocratie contre elle-même. La thèse développée dans cette période par l’historien, spécialiste de la sortie de la religion et du développement de la démocratie, peut être résumée de la manière suivante. Dans une première période, qui s’étale de la fin du 18ème siècle à la première moitié du 20ème, pendant laquelle les peuples se libèrent - non sans vicissitudes ! - de la tutelle politique de la religion, se met en place en Occident la « démocratie politique ». Depuis les années soixante, une seconde période voit les individus de ces pays démocratiques tenter de s’affranchir des contraintes morales héritées de la religion : c’est ce que Gauchet nomme la « démocratie individuelle ». Cette seconde forme de « libéralisation » pour certains, ou de « libération » pour d’autres, n’est pas sans poser problème à la première (d’où le titre de l’ouvrage) : les individus « désaffiliés », privés de tout sentiment d’appartenance collective, ne demandent plus au politique de les gouverner, de diriger, mais seulement de les représenter, y compris dans ce qu’ils ont de plus privé (la religion, l’origine nationale ou culturelle, la couleur de la peau, l’orientation sexuelle…) ; ainsi, pour Marcel Gauchet, l’individu s’oppose-t-il au citoyen, les identités particulières à l’intérêt général et la « gouvernance » au gouvernement des hommes. La commande La lecture de la « commande » (les 3 lignes qui, après la citation, indiquent précisément aux candidats ce que le jury attend d’eux) indiquait aux candidats, outre les sources de leur argumentation (l’histoire, la sociologie, les débats sur l’intégration), le thème du sujet : « l’intégration des populations issues de l’immigration », et en particulier bien évidemment (mais la citation on le verra est explicite sur ce point) le rôle de l’école dans ce processus. Cependant et contrairement au sujet de l’année précédente il s’agissait là d’une commande « ouverte » (« …vous exposerez les réflexions que suscitent pour vous cette analyse. ») dont on ne pouvait, à elle seule, déduire une problématique. Les candidats qui avaient convenablement préparé le concours ne pouvaient donc être surpris ni par l’auteur, ni par le texte (« L’école à l’école d’elle-même » est le seul portant sur l’école de tout le recueil), ni par le thème du sujet, qui faisait explicitement partie du programme du concours. La citation La citation elle-même méritait cependant une réflexion approfondie pour être comprise, et donc discutée. Elle se composait de quatre parties. Dans une première partie, l’auteur affirme une thèse, celle de la mise en échec de l’école républicaine par les acquis du relativisme culturel. Comment comprendre cela ? Autant le projet de l’école républicaine (« l’indifférence aux différences ») est bien connu, autant la notion de relativisme culturel méritait d’être précisée. D’où la seconde partie de la citation où l’auteur explicite ce qu’il désigne par là : c’est ce que d’autres ont appelé à l’époque le « droit à la différence », qui entraîne en particulier le droit d’être reconnu et éduqué à l’école dans sa culture d’origine. Dans cette hypothèse, l’école devient, envisage Marcel Gauchet, le « prototype » de toutes les institutions (culture, justice, santé publique, etc.) qui doivent ensuite mettre en œuvre le « droit de l’homme à vivre dans sa culture », autrement dit ce que l’on désigne aujourd’hui par le « multiculturalisme ». On peut remarquer l’aspect visionnaire de cette pensée en 1985, car la première revendication de port de vêtements religieux à l’école publique date de 1989, les premières contestations « culturelles » de l’enseignement de la fin des années 90, de même que les revendications concernant l’hôpital public ; et il faut attendre les années 2000 pour voir réapparaître en France des contestations portant sur des expositions et des œuvres d’art. Dès lors le contresens qui peut apparaître avec les premiers mots de la citation n’a plus lieu d’être : les « difficultés de principe » que soulève la scolarisation massive des enfants issus de l’immigration ne sont bien évidemment pas les difficultés pratiques que rencontrent ces élèves ni celles que peuvent avoir les enseignants qui les accueillent ou les établissements qui les scolarisent, mais bien celles qui proviennent de l’opposition des principes multiculturalistes à ceux du projet républicain. Les deux dernières parties de la citation consistent en la dénonciation par l’auteur de cette orientation de la vie politique et sociale, et en la proposition d’une alternative. D’abord, l’auteur pose un constat sur l’immigration : les immigrés viennent pour la plupart de pays qui ne sont pas démocratiques, leurs cultures sont porteuses de traditions qui ne le sont pas davantage, et de valeurs et d’idéaux qui s’opposent souvent aux idéaux de la démocratie. Il n’y a entre ces principes opposés d’organisation de la vie sociale aucune conciliation possible. La dernière partie de la citation tire la conséquence de cette opposition irréductible et prend la forme d’une orientation politique : l’intégration des immigrés et de leurs enfants dans notre pays passe forcément, soutient l’auteur, par une dépossession de la culture d’origine et par une acquisition de notre culture, et c’est là pour lui le rôle de l’école républicaine. Cette condition est la seule qui, pour Marcel Gauchet, peut à la fois en faire des citoyens et donc garantir la pérennité de la démocratie politique, et des individus de plein exercice et donc leur permettre de disposer d’une pleine liberté dans notre société. La problématique et le plan La problématique choisie par les candidats devait se nourrir de cette lecture attentive. Elle pouvait donc porter sur l’alternative politique ainsi posée : « Quelle forme d’intégration privilégier pour les immigrés et leurs enfants : assimilation culturelle ou insertion socioéconomique (projet républicain versus relativisme culturel) ? », avec bien entendu une incise forte sur la place de l’école. Elle pouvait aussi être centrée sur le rôle de l’école vis-à-vis des enfants de l’immigration : « Quelle place à l’école pour la culture d’origine ? Pourquoi, et avec quels effets ? », mais alors en faisant place à la question politique posée par l’auteur. Le plan choisi par le candidat devait se déduire logiquement de ces problématiques possibles. Il ne pouvait donc être question, ni de faire seulement un commentaire ou une analyse du texte de la citation, ni de faire l’apologie de la conception présentée par l’auteur, ni simplement de lui opposer une conception contraire. On attendait des bons candidats qu’ils fussent capables de situer l’alternative posée par l’auteur dans le contexte d’une période de notre histoire, et notamment d’une immigration qui concerne tous les pays développés, des changements qu’elle induit dans ces sociétés, des réactions qu’elle y provoque, des réponses apportées par les gouvernements des pays développés et démocratiques, notamment dans le domaine scolaire, et des débats suscités parmi les intellectuels. Les développements Les développements devaient emprunter, selon les consignes posées dans la commande, à l’histoire, à la sociologie, et aux débats actuels sur l’intégration des populations issues de l’immigration. Sans prétention à l’exhaustivité, on livre ci-dessous quelques idées qui pouvaient, parmi sans doute bien d’autres, être utilisées par les candidats dans leur argumentation. Dans le domaine historique, l’histoire de l’école en France et notamment du projet de l’école républicaine à partir de 1880, relayé par le projet de l’école unique à partir de 1918, pouvait être utilisée pour illustrer et expliciter les propos de Marcel Gauchet. Le livre de Jean-Paul Delahaye, figurant à la bibliographie du concours, pouvait à cet égard être sollicité, de même que d’autres textes du même historien, spécialiste de l’école républicaine. La connaissance de l’histoire de l’immigration en France, décrite par différents auteurs (par exemple Yves Lequin, Patrick Weil ou Jean-Pierre Obin), pouvait être mise au service d’une illustration de la thèse de l’auteur (les sociétés d’origine sont, dans leur grande majorité, des « sociétés traditionnelles » dans lesquelles la liberté ou l’égalité, par exemple, ne sont nullement des valeurs politiques ni des principes d’organisation sociale). De même, la critique de cette thèse pouvait également s’appuyer sur des connaissances historiques : l’immigration actuelle se diversifie et provient parfois de sociétés démocratiques (d’Europe centrale par exemple.) Mais cette immigration pose-t-elle les mêmes problèmes ? Dans le domaine sociologique, les candidats pouvaient utiliser certaines de leurs connaissances pour des développements concernant deux grandes mutations récentes de la société française : d’une part la montée de l’individualisme dans les sociétés occidentales et le choc culturel que représente de nos jours pour beaucoup d’immigrés le passage brutal d’une société encore largement « holiste » à une société individualiste ; d’autre part le développement, en France notamment, de la ségrégation sociale et de la séparation spatiale des populations sur une base sociale et ethnico-raciale, et ses conséquences sur l’institution scolaire. La connaissance des travaux portant sur le comportement scolaire des populations immigrées et de leurs enfants était d’autant mieux venue qu’ils contredisent plutôt les idées reçues, en particulier ceux de Zahia Zéroulou sur les attentes scolaires plus importantes des familles immigrées, et surtout ceux de Jean-Paul Caille sur la meilleure réussite scolaire des enfants d’immigrés au collège (publiés notamment dans un ouvrage de la bibliographie, L’école, l’état des savoirs.) Les candidats pouvaient également s’appuyer sur deux autres articles du même ouvrage, celui de Jean-Claude Forquin, « L’école et la question du multiculturalisme » et celui de Jean-Paul Payet, « L’ethnicité et la citoyenneté dans l’espace scolaire ». Enfin, la connaissance des débats contemporains sur la question de l’intégration des populations immigrées et sur le rôle de l’école, pouvait fournir la matière de plusieurs types de développements. Le débat qui opposait en France depuis les années 80 les partisans d’une société multiculturelle à ceux d’une nation « à la française » a quitté dernièrement les limites étroites de nos frontières pour se développer chez certains de nos voisins européens, dans des termes à peu près identiques, à la suite du développement du communautarisme et, plus médiatiquement, d’actes de terrorisme (en Hollande notamment.) Ce débat est en partie lié à celui qui oppose les tenants du libéralisme (économique et/ou moral), partisans d’un état minimal, « arbitre » ou « garant des règles du jeu » et non interventionniste en matière culturelle et sociale, à ceux du républicanisme partisans d’un état n’hésitant pas à intervenir en matière culturelle et sociale afin de travailler à l’unité politique et culturelle de la société. Les premiers, qu’ils soient de droite (libéralisme économique) ou de gauche (libéralisme moral) sont en général favorables au « droit à la différence culturelle » et à une intégration fondée sur la simple insertion sociale des immigrés. Les seconds, qu’on trouve également des deux côtés de l’échiquier politique, sont généralement favorables à l’assimilation culturelle des populations immigrées et privilégient le rôle traditionnel de l’école pour délivrer une « culture commune » aux élèves de toutes origines. Au sein de ce courant, l’originalité du texte de Gauchet est peut-être de ne pas faire l’impasse sur ce que signifie cette acculturation : une dépossession « violente » écrit-il ; et donc à l’assumer précisément dans la dimension la plus souvent privilégiée par les partisans du « droit à la différence » : la dimension morale. Les candidats pouvaient trouver dans un ouvrage de la bibliographie, L’école face à l’obscurantisme religieux, exposées les thèses des partisans de ces deux grands courants sur un des problèmes que pose parfois la scolarisation de certains élèves issus de l’immigration : les manifestations de conceptions religieuses dans le cadre scolaire. Un autre débat récent pouvait aussi être évoqué, bien qu’il déborde la question de l’immigration : celui qui oppose – notamment en matière pédagogique et éducative - ceux qui privilégient l’expression – et donc l’opposition - de « mémoires » particulières (colonisés contre colonisateurs, « maghrébins » contre « pieds-noirs », arabes contre juifs, descendants d’esclaves contre enfants d’esclavagistes) à ceux qui ne veulent pas sortir de la démarche plus rigoureuse de l’historien. En conclusion (ou dans une partie indépendante s’ils disposaient de suffisamment de matière pour argumenter), les candidats pouvaient se poser la question de savoir s’il n’était cependant pas possible de concevoir une école qui parvienne à concilier d’une certaine manière ces deux exigences, le refus d’une société multiculturelle et le respect des cultures d’origine. La phrase de la citation affirmant que seule la connaissance approfondie de notre culture pouvait permettre aux immigrés de « renouer de manière dominé avec leur civilisation de provenance » leur offrait sans doute une ouverture pour argumenter en ce sens. |
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